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Le Monde hallucinant

«Cher Servando

Je t'ai découvert, défini en une seule phrase par une détestable histoire de la littérature mexicaine, comme étant "ce religieux qui avait parcouru toute l'Europe à pied et auquel étaient arrivées des aventures invraisemblables" [...].
Seuls tes Mémoires, écrits entre la menace du bûcher et celle des souris affairées et voraces, entre les coups de canon de la flotte royale anglaise et les tintements de sonnailles des mulets des paysages espagnols, à jamais intolérables, entre la désolation et l'exaltation, entre une fureur justifiée et un optimisme injustifié, entre la tristesse et l'ironie consolatrice, entre la rébellion et l'exil, seuls tes mémoires sont entrés dans ce livre, non comme des citations d'un texte étranger, mais en tant que partie intégrante et fondamentale, ce qui me dispense d'insister sur le fait qu'ils t'appartiennent, car ils ne t'appartiennent pas en vérité, car ils sont finalement, comme tout ce qui est grandiose et grotesque, les choses du temps, du temps brutal et intolérable qui va sonner ces jours-ci l'heure de tes deux cents ans.
Dans ce mien (et tien) roman, tu n'apparaîtras pas en homme sans tache, sous les bannières convenues de la pureté évangélique, ni en héros irréprochable, infaillible et incapable de ressentir parfois l'envie de mourir. Tu es ici, cher Servando, tel qu'en toi-même, une des personnalités les plus importantes (quoique hélas trop méconnue) de l'histoire littéraire et politique des Amériques. Un type formidable. Et cela suffit à quelques-uns pour considérer que ce livre est digne de censure. »

Traduit de l'espagnol (Cuba) par Didier Coste